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Depuis le passage de la châtellenie de St Léger (dont Méré-St-Denis faisait partie) sous la tutelle des Seigneurs de Montfort, de nombreux conflits de compétence éclatèrent entre ces derniers et les moines de St-Magloire à propos des prérogatives royales (dont les droits de haute justice) que ces derniers possédaient sur la paroisse de Méré-St-Magloire.

Jean Chagrin, dont l'histoire est contée ci-après, en fut un bien involontaire enjeu.

En 1306 un habitant de Méré, qui s'appelait Jean Chagrin, se suicida en se pendant. La loi punissait le suicide, non seulement par la privation de sépulture chrétienne, mais encore par la flétrissure d'un exécution posthume. Le cadavre du suicidé était condamné à mort et pendu au gibet de la juridiction chargée de cette macabre exécution.

Dès qu'il apprit le suicide de Jean Chagrin, le bien nommé, le prévôt de l'Abbaye, après une procédure rapide, fit mettre le corps du suicidé sur une charrette pour le transporter jusqu'au gibet de la justice abbatiale. Le cortège se mit en route, suivi de quelques personnes. Il n'était pas parvenu au pied du gibet qu'il fut arrêté par un groupe armé, rameuté par le prévôt de Montfort.. Entre le prévôt de Méré et celui de Montfort il y eut une explication assez vive, cependant que Jean Chagrin attendait, sans s'impatienter, dans sa charrette. Le prévôt de Montfort prit le dessus et ramena le corps en sa juridiction où il fit procéder à un nouveau jugement puis à une pendaison du cadavre.

Mais l'affaire n'était pas terminée. L'Abbé de St-Magloire n'était pas homme à s'incliner devant un tel coup de force. Il porta l'affaire devant le Parlement de Paris. La procédure fut longue et, finalement, après quatre ans, la sentence fut rendue le 4 septembre 1310. Elle donnait entièrement raison à l'Abbé de St-Magloire et condamnait le Seigneur de Montfort à renoncer au droit de haute justice sur la paroisse de Méré-St-Magloire. La sentence spécifiait que le Prévôt de Montfort avait injustement agi en s'emparant du cadavre de Jean Chagrin et qu'une nouvelle pendaison du suicidé devait avoir lieu. On ne déterra pas le cadavre du malheureux enterré depuis quatre ans; on se contenta de hisser sur le gibet un mannequin à son effigie.

Ci-après la narration de la restitution, tirée des
"Chartes et documents de l'Abbaye de St-Magloire" (CNRS Éditions),:

En l'an de grâce 1310, le mardi après la fête de St Grégoire, nous ( Jean de la Croix et Philippe le Bescot, notaires au Châtelet, délégués par le Roi) nous étions en la ville de Méré sous Montfort, en une rue que l'on appelle Longue Toise, devant la maison de Jehannin Odouart et Houdee la Godarde, en compagnie de frère Blaise, prévôt de Sain- Magloire et procureur des dits religieux, d'une part et Jehan du Four, bailli de la Comtesse Béatrice, accompagné de quelques personnes, d'autre part. Lequel bailli avait fait amener au dit lieu une charrette, menée par deux chevaux, sur laquelle il y avait un mannequin représentant un homme, et une échelle. Le bailli déclara, en substance :

" La haute justice temporelle, tenue en la ville de Méré par les religieux de saint Magloire, avait fait jugement de faire parcourir les rues de la ville et pendre Jean Chagrin parce qu'il s'était pendu et mis à mort à Méré. Les religieux avaient fait mettre Jean chagrin et une échelle sur une charrette tirée par deux chevaux, amenée en cette rue, et avait tout préparé pour l'exécution du dit Jean Chagrin. Jean Palliologues, à cette époque châtelain de Madame la Comtesse de Montfort, avec un grand nombre de gens en armes, confisqua, en force et violemment, les chevaux, la charrette et l'échelle aux gens des religieux, et emmenèrent Jean Chagrin et le jugèrent, dépouillant ainsi les religieux de leur droit. Madame la Comtesse, renseignements pris admet s'être trompée et avoir agi à tort contre les religieux. Moi, Jehan du Four, bailli de la Comtesse et agissant en son nom, remet au procureur des religieux, pour le dit Jean Chagrin : le mannequin d'un homme et une échelle sur une charrette tirée par deux chevaux, dont les dits religieux avaient été dépouillés ".

Les gens des religieux et le procureur de ceux-ci prirent les chevaux, la charrette le mannequin et l'échelle, les menèrent en leur maison en la ville de Méré, et quand ils y furent, la justice temporelle des religieux fit attacher le mannequin à l'arrière de la charrette et le fit ainsi parcourir les terres des dits religieux. Le mannequin fut ensuite pendu aux fourches caudines que les religieux ont à Méré ; les chevaux, la charrette et l'échelle furent ramenés en la maison des religieux à Méré.