Colette connaissait bien la région car tous les dimanches elle se retrouvait, chez des amis communs aux Mesnuls, avec Dunoyer de Segonzac, Ravel, Auric, Poulenc, Pasteur Vallery-Radot, Curnonsky, ...

En 1929 Maurice Goudeket, qui deviendra son troisième mari en 1935, lui achète "La Gerbière" pour satisfaire son "désir de solitude tempérée d'amis triés sur le volet" .Elle était ainsi près de Maurice Ravel, qui habitait à Montfort-l'Amaury, pour lequel elle avait écrit l'argument de " L'enfant et les Sortilèges ".

Gagnée par l'arthrose elle vint peu en cette maison près de la forêt qu'elle évoque avec nostalgie dans : " En pays connu"

" Je remercie à présent chacun des contretemps qui m'empêchèrent d'approfondir ma connaissance de la forêt rambolitaine : la paresse, l'âge, le penchant à procrastiner, et aussi le plaisir que j'eus d'habiter, trop peu de temps, un de ces sommets adoucis au-dessus d'une jolie petite ville, derrière les bosquets d'un chemin de ronde. Les routes qui se croisent là-haut s'arrangent pour retrouver la forêt proche... Elle ( la maison forestière) ne ressemblait à aucune de ces légères bâtisses qu'une forêt domaniale suscite à son entour, qui vieillissent vite et changent facilement de maître.
Deux hectares l'environnaient, vierges de cultures potagères. La primevère en trois couleurs, l'orchis pourpré, le polygala bleu et le muscari à odeur de prune lui venaient tout naturellement, à même sa prairie, avant les grandes marguerites et les boutons d'or. Je n'eus qu'à tailler les rosiers amaigris, ses buis inégaux.
Au centre d'une des façades, elles étaient deux, coudées, un œil-de-boeuf inattendu, agréable, regardait le pré entre deux marronniers gros et gras à fleurs rouges ".
Marie-Christine Clément écrira dans " Colette au Jardin":
"Deux façades croisées en angle droit d'une petite demeure bourgeoise abritaient un jardin de rosiers et un autre partie de la propriété avançait comme une proue vers un vaste paysage qui, plongeant tout d'un coup dans la vallée, déployait au loin un immense ciel toujours en mouvement. La première attention de Colette fut pour les animaux. La maison ne contenait pas un meuble que déjà les oiseaux étaient pourvus, et qu'une profusion de noisettes s'offraient à d'hypothétiques écureuils.
Colette avait fait venir spécialement d'Auxerre des nichoirs classiques, en tronc de bouleau satiné, non écorcés, percés d'une entrée ronde. Aussitôt mis en place, les nids de fortune accueillaient les mésanges ? C'est tout juste si la miraculeuse créature, peinte de bleu céleste rehaussé de vert saule et de jaune jonquille, eut la patience d'attendre que le nid fut cloué au tronc d'un orme, que l'échelle fut retirée. Elle s'élança, s'attacha à la verticale à la bûche de bouleau, hésita brièvement, interrogea le ciel et nos présence… Puis elle de jeta dans le nid la tête la première, sortit, rentra, sortit, appela sa compagne … "
"L'esprit du lieu", "l'homme de journée", Monsieur Sudre, jardinier et analphabète, restera longtemps gravé dans sa mémoire comme une personnalité singulière et attachante. "Que je me sentais pauvre quand il me parlait! Dans sa bouche les noms de l'oiseau, de l'arbre et de l'herbe, les chroniques de la forêt s'ajustaient à l'objet comme l'abeille à la fleur".
Maurice Goudeket témoignera de leur connivence:"...souvent, Colette et lui, la figure éclairée d'un même sourire complice, se livraient ensemble à d'étranges boutures, ou préparaient, je ne sais à quel usage, des drogues maléfiques".
Vingt ans plus tard Colette se souviendra du "plus aimable illettré qu'elle ait connu". A un journaliste qui lui demandait de citer le personnage qui, parmi ses nombreuses rencontres, l'a le plus vivement intéressée, elle répondra sans hésiter: " l'homme qui m'a le plus épatée dans ma vie, c'est Monsieur Sudre". Devant la perplexité de son interlocuteur, elle précisera :"Il savait tout! Il connaissait tous les cris d'oiseau, toutes les fleurs. Il vous prédisait la pluie ou le beau temps. Et les insectes n'avaient aucun secret pour lui. Il ne savait ni lire ni écrire...Mais ça ne fait rien...Sudre ...S.U.D.R.E. Oui c'est vraiment le père Sudre qui m'a le plus émerveillée dans la vie."

"Colette au jardin" de Marie-Christine Clément. Éditions Albin Michel.
En 1931, un revers de fortune oblige Maurice Goudeket à revendre "La Gerbière". Coco Chanel succédera à Colette en cette propriété.